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Un artiste sensible aux tremblements identitaires

François Piquet habite une kaz à 2 niveaux dans le bourg de Sainte-Anne. Arrivé en Guadeloupe pour les beaux yeux de sa femme il y a 20 ans, il se sent désormais ici chez lui. Son intégration progressive à notre communauté a énormément modifié sa façon de voir le monde. Au point de faire de lui un artiste engagé.


Vue de l'atelier de François Piquet
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François Piquet a passé son enfance et les premières années de sa vie en région Parisienne. Il ne se posait alors aucune question sur les races, les cultures ou encore les dynamiques de domination au sein de nos sociétés modernes.


Prise de conscience & naissance de l’artiste


C’est en s’intégrant à la société Guadeloupéenne, que François Piquet s’est posé pour la première fois les questions qui découlent d’une société créolisée, métissée comme la nôtre.


“La Guadeloupe a bouleversé mon rapport au monde. Vivre ici m’a fait totalement changer de point de vue. Si moi je ne suis pas Guadeloupéen, ma création, elle, est Guadeloupéenne. Ma création est née ici.”

En effet, c’est à l’Usine Darboussier en 2007 que son talent se révèle. Cette usine, autrefois fleuron de l’industrie sucrière des Petites Antilles, a été le théâtre d’une exposition au cours de laquelle François a pour la première fois tressé ensemble des lanières de métal abandonnées qui servaient à cercler les tonneaux de rhum.


“Je suis devenu artiste à 40 ans, lors d’un événement à l’Usine Darboussier. Quand j’ai vu toutes ces tiges de métal rouillées, dans ce lieu chargé de mémoire, j’ai senti l’inspiration me gagner et j'ai essayé de les tresser pour la première fois. Et tout le reste a suivi."

Lames de métal rouillées posées au sol

François Piquet est un artiste plasticien, puisqu’il travaille avec différents matériaux : le métal, le bois, le corail sans vie…


“La matière transporte des choses que les mots ne peuvent pas dire. Le corail par exemple, c’est bien plus qu’une pierre. C’est comme un reliquaire.”

Parfois même, il rassemble plusieurs matériaux dans des sculptures immenses, aujourd’hui exposées au Memorial ACTe de Guadeloupe bien sûr, mais aussi dans des musées d’envergure internationale, à Puerto Rico, en République Dominicaine ou encore à Liverpool.


Sculpture à deux têtes en métal

Après une série de dessins collés sur des vieilles cases abandonnées, François s’est remis à travailler le crayon, le bic, le fusain, l’encre de Chine. Il adore le noir et blanc (quelle ironie !). Parfois, il colorise certaines œuvres pour leur donner plus d'impact visuellement. Il a même décidé de rassembler ses derniers dessins dans un livre, devenu roman graphique, pour permettre au plus grand nombre d’y avoir accès...


Un travail tourné sur le questionnement des idées reçues


Quel héritage nous a laissé l’histoire coloniale ? Quelles formes modernes prennent la ségrégation et le racisme ? Quelles sont les interactions entre Blancs et Noirs aujourd’hui ? Quelle est la place de la créolité dans notre quotidien…? Voici quelques-unes des questions que se pose François Piquet dans son travail.


Sans avoir de réponse à toutes ces questions, il a décidé de les étudier en profondeur, et la manifestation de ces questionnements, le reflet visible de son travail intérieur prend forme sous nos yeux. C’est un aperçu de ses réflexions que nous propose François, une sorte de jus de cerveau, étalé sur les pages de son livre. Il met son esprit à nu, avec un humour assez caustique, qui vise à accélérer la prise de conscience.


“Fuckrace est une série de dessins souvent impertinents et satiriques, qui jouent avec la déconstruction du racisme et notamment des mythes de la suprématie blanche.”

Hitler en Madone donnant le sein au bébé Europe, le parcours de 2 personnes en France : Blanc vs Noir, les images de l’impérialisme, tous ces éléments sont mis en exergue dans le travail de François Piquet.



Chaque paragraphe, chaque esquisse, chaque dessin tiré de son imagination et de sa révolte nous renvoie à notre propre vision des couleurs de peau, des parcours de vie, et de la responsabilité de chacun.



La créolisation : un laboratoire au service de la mondialité future ?


François Piquet explique volontiers que son travail s’inscrit dans la réflexion d’Edouard Glissant sur la créolisation. Si on se réfère à son interview avec Laure Adler en 2004, la créolisation est une forme de partage. Edouard Glissant considérait que l’état actuel du monde découle de la mondialisation, c’est-à-dire une uniformisation par le bas : tout le monde portant les mêmes vêtements, mangeant les mêmes choses, écoutant la même musique. Il appelait plutôt de ses vœux la construction d’une nouvelle relation à l’autre, d’une mondialité. C’est-à-dire d’aller vers l’autre, de se changer en échangeant avec l’autre, sans se perdre, ni se dénaturer.


Le monde entier se créolise donc, permettant à chacun de prendre conscience que l’identité ne repose pas sur une souche unique, mais sur la rencontre de plusieurs racines, capables de coexister. Et c’est comme ça que François lui aussi voit l’avenir : un monde créolisé, où toutes les identités coexistent.


“Une réflexion menée depuis un pays où les questions de race sont des tremblements quotidiens. Parce que la décolonisation ne peut pas être unilatérale.”

Est-ce parce qu’il est un homme blanc que François réussit à parler de créolisation avec détachement ? Une chose est certaine, les questionnements raciaux sont au coeur de sa vie, et peut-être la perspective d’un homme blanc qui s’élève contre les idées reçues, et la racialisation est-elle encore plus touchante ? Puisqu’il n’aurait jamais été du côté des victimes, puisqu’il aurait pu passer dans la vie sans se préoccuper de ces problématiques, saluons l’engagement d’un artiste qui travaille depuis 15 ans à un éveil des consciences. Un homme blanc qui a choisit de faire partie du processus de décolonisation et pour lequel la créolisation est un sujet crucial. Un sujet qui lui tient à cœur, qui lui noue le ventre, qui le bouleverse au quotidien.




 

Les créations de François Piquet

Votre part de réflexion identitaire



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